Le studio australien House House refuse de publier Big Walk, l’un des jeux les mieux notés de l’année, sur la console de Microsoft en raison d’un boycott de la firme. Le studio est loin d’être le seul, et un syndicat français figure aussi parmi ceux qui interpellent le groupe américain. Mais pourquoi s’offensent ils tous sur Xbox ?
Le très curieux Big Walk est devenu l’un des plus gros succès de 2026. Sorti le 4 août et développé par House House, les Australiens derrière Untitled Goose Game, ce jeu coopératif s’est déjà vendu à plus d’un million d’exemplaires écoulés en six jours en plus d’être l’un des titres les mieux notés sur Metacritic avec un joli score de 92/100. Actuellement disponible sur PC, Mac, PS5 et Switch 2, la sortie Xbox était très attendu. Toutefois, au risque de décevoir, elle n’aura pas lieu et, pour se justifier, le studio a publié un texte pour l’expliquer.
Nous sommes déçus nous aussi…

La déclaration, mise en ligne sur le site officiel de Big Walk, confirme que la raison de l’annulation de Xbox provient du conflit israélo-palestinien et du soutien des développeurs contre ce qui se déroule à Gaza.
Nous avons pris la décision de ne pas sortir Big Walk sur Xbox, conformément à l’appel du mouvement BDS, mené par des Palestiniens, à boycotter Microsoft, et à leur désignation de Microsoft Games et Xbox comme cible prioritaire de boycott.
Le studio reconnaît lui-même que ce choix contredit l’intention même de son jeu, pensé pour se jouer à plusieurs :
Nous avons toujours voulu que Big Walk se joue entre amis, et nous savons que le garder hors de Xbox va à l’encontre de cette intention. Cette décision signifie que certaines personnes ne pourront pas y jouer avec leurs amis, et nous comprenons la déception que nous causons. Nous sommes déçus nous aussi.
Big Walk contre Xbox, mais pas que…
Les créateurs de Big Walk ne sont pas les premiers à prendre une décision comparable contre Xbox depuis quelques mois. Par exemple, Dan Dilorio, le développeur de Luck be a Landlord, a demandé aux joueurs sur son compte Bluesky de ne pas acheter son jeu sur Xbox. Il a ensuite annoncé un don de 10 000 dollars au Palestine Children’s Relief Fund, pour, selon ses mots, « compenser les revenus que le jeu a générés pour Microsoft ». Le studio Ice Water a répondu aussi au boycott contre Xbox et a purement et simplement retiré Tenderfoot Tactics de la boutique de l’éditeur.

D’autres studios ont suivi peu après comme Speculative Agency, créateur du jeu All Will Rise, qui envisage de rejoindre la campagne No Games for Genocide. Le studio mesure publiquement ce que cela pourrait lui coûter et a demandé à Microsoft de rompre un contrat de financement obtenu via un programme d’accélération, et combler le manque à gagner dans une situation de financements extrêmement difficiles à trouver dans l’industrie. Il renoncerait par la même occasion à l’opportunité d’atteindre le large public de joueurs sur Xbox.
Citée par plusieurs des studios concernés, la campagne No Games for Genocide mérite d’être amplement détaillée. Portée par un groupe de travailleurs du jeu vidéo, de militants, de syndicalistes et de journalistes, elle incite à se désivestir et appelle au boycott des produits de Microsoft, accusée de complicité dans le conflit géopolitique. Elle revendique aujourd’hui 16 organisations signataires et plus de trois mille signatures individuelles. Ils collaborent avec BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions) qui vise Microsoft pour des raisons similaires.
Parmi les organisations qui rejoignent le mouvement figurent le studio Humble Grove, Speculative Agency, le podcast Into the Aether et surtout People Make Games, une chaîne d’enquête sur l’industrie du jeu vidéo reconnue pour son travail journalistique. Côté signataires individuels, on relève le nom de Rami Ismail, le cofondateur du studio Vlambeer (Nuclear Throne, Luftrausers) et l’une des personnalités les plus tendances de la scène indépendante mondiale. La campagne adresse des consignes distinctes aux joueurs, aux streamers, aux professionnels du secteur et aux journalistes.

Toutefois, cette vague de boycotts suscite aussi de nombreux débats au sein de la communauté des joueurs et de l’industrie. Si ces décisions sont saluées par les partisans du mouvement pour leur portée éthique, de nombreux joueurs regrettent la politisation d’un média, déplorant d’être privés de ces titres sur leur console. Egalement, des observateurs pointent le risque économique pris par ces indépendants en se privant du marché de Xbox, pouvant contraindre à d’autres licenciements ou fermeture de studios.
Xbox contre un syndicat français
Les cibles désignées du boycott dans le secteur du jeu vidéo sont Xbox mais également Bethesda, Activision Blizzard et King. Les consignes adressées aux soutiens sont de résilier le Game Pass et d’éviter le matériel comme les jeux de ces éditeurs. Ces quatre entités couvrent Call of Duty, Minecraft, Doom, Fallout, The Elder Scrolls, Overwatch et Candy Crush. Si l’équipe de Big Walk et les autres suivent la consigne à la lettre, ils renoncent à une part considérable de la production mondiale, bien au-delà d’une seule console.
Un syndicat français fait également office de présence dans la boucle. En effet, en août 2025, des membres du Syndicat des Travailleuses et Travailleurs du Jeu Vidéo (STJV), chez Arkane Studios à Lyon, ont publié une lettre ouverte adressée aux directions d’Arkane, de ZeniMax, de Microsoft Gaming et du groupe Microsoft :
La section STJV d’Arkane Studios se joint à BDS et au mouvement No Azure for Apartheid pour demander à Microsoft l’arrêt de sa collaboration avec le régime israélien. Nous considérons que Microsoft, dont nous sommes les employé·e·s, ne devrait pas être impliqué dans des crimes génocidaires. Nous, travailleur·euses, refusons que l’entreprise qui nous emploie et donc nous représente prenne part au sinistre projet du gouvernement israélien pour la Palestine.
Nous sommes convaincu·e·s qu’il est de notre responsabilité, en tant qu’employé·e·s de la tech, de tirer la sonnette d’alarme quand nous réalisons que les nouvelles technologies, plutôt que d’être utilisées pour aider la voix des opprimé·e·s à se faire entendre, sont utilisées pour faciliter et renforcer l’oppression qu’iels subissent. Enfin, nous considérons également que la situation nous affecte directement, bien que dans une bien moindre mesure, en réduisant l’audience de nos jeux. Le Boycott résultant de la politique de Microsoft compromet directement les ventes des produits Xbox, et donc sur le long terme, pourrait précariser nos emplois.

Comme on peut le lire, leurs demandes sont pareilles que les développeurs de Big Walk et réclament la fin de tous les contrats en cours ou futurs entre Microsoft et l’État israélien, ainsi qu’un audit transparent destiné à vérifier que l’entreprise ne contrevient ni aux Principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme, ni aux Conventions de Genève.
Par ailleurs, précisons que la lettre affirme que plusieurs salariés ayant tenté d’alerter sur la situation à Gaza et sur l’implication de Microsoft ont été licenciés.
Souligons un argument qui retient l’attention, car il est autant économique que moral. Les signataires estiment que cette situation pourrait leur nuire directement en réduisant l’audience de leurs jeux, et donc menacer leurs propres emplois.
Microsoft contre Microsoft ? L’affaire ne concerne pas que Big Walk !
Du côté de Microsoft, plus de 2000 salariés ont signé la pétition No Azure for Apartheid, réclamant un audit indépendant des contrats, services et produits du groupe. En mai 2025, Microsoft reconnaît fournir au ministère israélien de la Défense des logiciels, des services professionnels, du cloud Azure et des services d’intelligence artificielle, tout en affirmant n’avoir trouvé aucune preuve à ce jour que ces technologies aient servi à cibler ou blesser des personnes.
En septembre 2025, Microsoft coupe certains services fournis au ministère israélien de la Défense. Son président Brad Smith indique que des éléments corroborent une partie des révélations. Enfin, en juin 2026, l’entreprise publie que ses technologies ont bien été utilisées pour stocker des données de surveillance de masse.
Microsoft a déclaré qu’il renforcerait ses contrôles en matière de droits humains lors de sa collaboration avec des agences de sécurité nationale, à la suite d’une enquête sur la manière dont l’armée israélienne a utilisé sa technologie cloud pour la surveillance de masse des Palestiniens.
Microsoft n’a pas encore réagi publiquement à la décision de House House et des développeurs de Big Walk de l’annulation du jeu sur Xbox à l’heure où nous écrivons.



