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Ninja Theory n’avait pas besoin de Xbox. C’est Xbox qui avait besoin d’eux…

Salander

Par Salander · Journaliste

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Ninja Theory

Lors du dernier Xbox Showcase, le trailer de Senua de Ninja Theory nous laissait bien dubitatifs. Loin de la démonstration technique de haute volée et de l’intensité dramatique de l’excellent Senua’s Saga Hellblade II, les images semblaient manquer de ce qui faisait l’identité de la franchise. À l’époque, nous hésitions entre deux lectures, celui d’un projet à peine esquissé, soit, et c’était à craindre, celui d’un appel du pied désespéré à de futurs investisseurs avant que la lumière ne s’éteigne.

On espérait se tromper. C’était malheureusement bien la seconde option. Selon Game File, la newsletter de Stephen Totilo, Xbox avait prévu de se séparer de Ninja Theory avant même l’annonce du retour de Senua. Ce trailer n’avait rien d’anodin puisque son objectif était d’attirer des investisseurs. C’est la version d’une source anonyme, qui ignore si la direction du studio était dans la confidence.

Il n’y aura sans doute pas de nouveau trophées aux Game Awards pour Melina Juergens ni de renaissance créative pour Ninja Theory. Matt Booty a annoncé l’échec de deux accords de reprise et l’ouverture d’une consultation sur une proposition de fermeture, tout en disant explorer d’autres pistes. Depuis le 5 octobre, à Cambridge, les notifications LinkedIn tombent une à une pour les développeurs concernés.

La fermeture définitive est très proche. Ninja Theory, qui a signé parmi les œuvres les plus poignantes et audacieuses de ces quinze dernières années, s’apprête à tirer sa révérence comme n’importe quel autre studio. Un nom de plus sur la liste de ceux que l’on supprime en attendant que les joueurs passent à autre chose. Seulement voilà, Ninja Theory n’a jamais eu besoin de Xbox pour exister ou briller. C’est l’éditeur qui avait désespérément besoin d’eux.

Ce que Ninja Theory a apporté à Xbox est bénéfique mais…

Impossible de rester indifférent face à ce gâchis monumental. Autrefois connu sous le nom de Just Add Monsters, Ninja Theory s’est battu contre les exigences des éditeurs pendant une décennie. Après la faillite de leur maison mère Argonaut, ses fondateurs ont hypothéqué leurs appartements pour racheter le studio aux administrateurs, avant de le rebaptiser sous l’identité que nous connaissons. C’est la fureur d’Heavenly Sword, la fraîcheur d’Enslaved, puis la prise de risque monumentale de DmC Devil May Cry qui leur a permis de gravir les échelons.

Mais leur véritable coup de maître intervient en 2017. Lassé de plier sous le joug des majors, le studio auto-édite un jeu AAA indépendant avec une équipe d’une vingtaine de personnes, en trois ans. Hellblade Senua’s Sacrifice traite de la psychose avec un respect et un travail scientifique inédits, appuyé par le Wellcome Trust et le psychiatre Paul Fletcher. Le résultat est inespéré avec cinq BAFTA (dont celui de la meilleure interprétation), et son succès critique et financier total prouve à l’industrie entière qu’une voie alternative peut exister.

Bien évidemment, le savoir-faire de Ninja Theory n’est pas laissé de côté puisque Microsoft intègre le studio parmi les Xbox Game Studios en 2018.

Le bilan de cette alliance semble faible en terme de contenus pour les joueurs, mais il a en réalité beaucoup apporté à Xbox. Ninja Theory a créé Bleeding Edge, vite délaissé par son public. Son développement a été stoppé moins d’un an après sa sortie en 2020. Mais Microsoft voyait une espèce de poule aux œufs d’or dans ce jeu, mais pas exactement d’un point de vue des ventes.

Aujourd’hui, Xbox mise énormément sur l’intelligence artificielle, et ce Bleeding Edge fut le précurseur de tous les travaux actuels. Les chercheurs de Cambridge ont collecté pendant des années des données de jeu avec le studio, et elles ont servi à entraîner Muse, un modèle d’IA générative. Il a été nourri d’environ 500 000 sessions anonymisées, correspondant à plus de sept années de jeu continu. Microsoft affirme que la collecte a été menée de façon éthique avec Ninja Theory, et le directeur technique du studio s’en est félicité. Rien de clandestin, donc. Mais c’est ce qui rend l’addition si amère car cette contribution est documentée, et elle n’a pas pesé lourd au moment de débarrasser le studio.

Ainsi, à notre lecture, Ninja Theory a aussi servi de laboratoire technologique pour l’avenir de Xbox. Le studio a testé des protocoles, essuyé les plâtres de nouveaux moteurs graphiques et repoussé les limites du son binaural et du rendu d’acteurs réels avec Senua’s Saga Hellblade II. Une fois cette valeur d’essai consommée, le résultat n’importait plus réellement, et l’éditeur était prêt à passer à la suite de sa quête d’innovation avec ou sans le studio.

Car c’est précisément sur ce point l’ironie la plus mordante de l’alliance entre Xbox et Ninja Theory. Sur le plan purement visuel et technique, Xbox avait cruellement besoin d’un étalon, et Ninja Theory le lui a offert sur un plateau d’argent. Sorti en mai 2024, Senua’s Saga Hellblade II était la vitrine graphique ultime du constructeur. Le titre prouvait enfin ce que la console et l’Unreal Engine 5 avaient dans les tripes, se hissant sans trembler au sommet du paysage vidéoludique mondial.

Senua’s Saga Hellblade 2 : le début de la fin…

Selon nous, en plus d’être un des meilleurs jeux de 2024 (le prix d’interprétation au Game Awards n’avait pas de concurrent !), il reste l’un des plus beaux jeux de ces dernières années, avec Alan Wake 2 et Death Stranding 2. Xbox tenait enfin sa démonstration de force artistique et technologique… mais n’a pas su la mettre en valeur comme elle le méritait. Oui, Hellblade II pouvait ressembler à un simulateur de marche où l’on enchaîne combats et promenades dans les décors islandais, mais ce voyage au bout de l’enfer est bouleversant, d’une redoutable finesse, et se révèle tout aussi marquant que le premier volet.

Malheureusement, les joueurs n’ont pas suivi. Son aspect simulateur de marche et son rythme, souvent décrié, n’aide pas, malgré une moyenne de 81 au Metascore. Le jeu n’est pas entré dans le top 100 des ventes européennes lors de sa sortie. Aux États-Unis, Circana le classait 37e en ventes en valeur, mais 12e en engagement sur Xbox, devant Forza Horizon 5. Autrement dit, les joueurs y ont joué, via l’abonnement au Xbox Game Pass, sans forcément l’acheter.

C’est là que le bât blesse encore plus. En lançant ce titre directement dans le Game Pass, contrairement au premier volet, alors que des fans réclamaient publiquement davantage de promotion deux semaines avant la sortie, l’éditeur a, selon nous, lui-même fragilisé les ventes à l’unité de son jeu en le faisant sortir comme n’importe quelle production de tous les jours. Le manque de communication flagrant autour de Hellblade 2 fut une erreur importante.

Comment peut-on pousser les joueurs vers un abonnement mensuel, s’en servir comme argument pour vendre des consoles, puis juger le studio sur un bilan où ce jeu, offert dans l’abonnement, pèse si peu ? C’est un contresens économique total, où les artistes paient les pots cassés des choix stratégiques de leur maison mère. Et c’est un vrai problème.

Xbox se sépare t’il de son meilleur studio ?

C’est ainsi que s’achève mon aventure chez Ninja Theory […] Des centaines de jours de tournage, des heures de données, les contusions et la sueur lors du montage des décors. Ensemble, nous avons bâti un plateau de Performance Capture de classe mondiale. Si c’était à refaire, je le referais. Si vous avez la chance d’ajouter un ancien Ninja à votre équipe, faites-le. »

Cette citation est écrite par Xoe Suvari, performance capture tech, dans un post LinkedIn. Elle fait partie des anciens du studio à avoir confirmé leur départ sur ce réseau. Quelques heures avant la publication de cet article, Balazs Kalazdi, le réalisateur de Hellblade s’explique à son tour sur LinkedIn. Tous cherchent un nouvel emploi.

5 ans et quelques poussières se sont envolés en un clin d’œil… Quand j’ai franchi pour la première fois les portes de Ninja Theory, nous étions une petite équipe passionnée par la création de quelque chose de différent. Des années plus tard, j’ai eu l’immense privilège de travailler aux côtés des esprits les plus incroyables, talentueux et dévoués de cette industrie. Ensemble, nous avons repoussé les limites du possible. […] Mon chapitre chez Ninja Theory touche désormais à sa fin, et même si les au revoir sont difficiles, je ne ressens que de la gratitude pour les souvenirs, les amitiés et l’art que nous avons créé ensemble.

Plus fou encore, cette incohérence atteint son paroxysme sous la direction d’Asha Sharma, nommée début 2026 à la tête de Xbox après avoir présidé CoreAI chez Microsoft. Son plan prévoit environ 3 200 suppressions de postes pour un immense projet de restructuration. Microsoft assure que les postes supprimés ne sont pas remplacés par de l’IA. Nul besoin d’un grand plan d’automatisation pour constater l’essentiel car on nous vend une industrie pilotée par des tableurs et des métriques d’efficacité.

Ninja Theory

Mais dans les faits, la première conséquence de cette vision consiste à sacrifier l’un des rares studios qui mettait l’humain, la psychologie et la sensibilité artistique au centre de ses œuvres. Certes, Hellblade n’a pas inventé le jeu sur la santé mentale puisque des œuvres comme The Town of Light ou Silent Hill le faisaient déjà. Mais le périple de Senua a imposé ce sujet au grand public, avec la rigueur d’une équipe de chercheurs.

Et le paradoxe est encore plus cruel car c’est un jeu de Ninja Theory, Bleeding Edge, qui a servi de terrain d’entraînement à Muse, le modèle d’IA de gameplay de Microsoft. C’est grâce à eux que Xbox peut avancer son projet d’intelligence artificielle voulue par Asha Sharma.

Xbox est en train de liquider les créateurs qui ont conçu les plus beaux environnements de la génération et aidé à poser les bases des outils technologiques de Microsoft, au motif qu’ils ne rentrent plus dans les cases froides d’un bilan trimestriel.

D’autres studios ont pu s’en sortir autrement, plus ou moins. Le 6 juillet, Xbox a laissé Double Fine (Psychonauts) et Compulsion Games (South of Midnight) reprendre leur indépendance, avec leurs licences. Ce ne fut pas sans douleur puisque Double Fine a dû se séparer de 23 personnes. Ninja Theory et Undead Labs étaient annoncés comme cédés à des acheteurs non nommés, mais pour l’entreprise cité dans cet article, deux accords se sont finalement effondrés.

Quant au trailer de Senua, Game File affirme qu’il était simplement conçu pour les investisseurs et non les joueurs. On peut au moins se demander si les équipes savaient que leur travail servait d’argument de vente.

Faute d’acheteur, le sort de Senua, annoncé pour 2027, n’est pas tranché publiquement mais le doute n’est plus permis. Xbox n’a pas précisé l’avenir des licences, mais sa patronne promettait en juillet qu’aucun jeu déjà annoncé ne serait annulé. Pendant ce temps, les cerveaux du studio cherchent un nouvel emploi sur LinkedIn.

Soulignons aussi nos inquiétudes autour The Insight Project, lancé en 2019 avec Paul Fletcher, professeur de neurosciences de la santé à Cambridge, pour explorer comment le jeu vidéo pouvait soulager la souffrance psychique. Que vas devenir ce projet ? Matt Booty, alors patron de Microsoft Studios, y voyait la preuve que les jeux peuvent être une force pour le bien. C’est le même Matt Booty qui annonce aujourd’hui la proposition de fermeture.

Ninja Theory était un modèle de réussite créative et financière à taille humaine. En devenant une case sur le bilan comptable d’un géant de la tech obsédé par la rentabilité à court terme, le studio aura servi de vitrine graphique avant d’être mis violemment de côté. En espérant que la conclusion de Hellblade II puisse être celle de Ninja Theory. Et si rien ne change, il faudra bientôt trouver à Senua un nom moins flatteur comme, pourquoi pas, « Senua Cancellation ».

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