L’Entertainment Software Association (ESA), le syndicat qui représente les gros mastodontes du jeu vidéo, vient de demander au gouvernement américain d’inscrire le fabricant de consoles d’émulations et de rétrogaming Anbernic sur sa liste noire des marchés notoires du piratage. Qualifiant ces machines de superfakes, l’industrie s’attaque aux consoles livrées avec des ROMs, et met l’émulation dans le même sac. Si la raison semble louable, cette croisade juridique est hypocrite. Alors que les éditeurs ferment les vannes de notre propre passé, ces petits objets en plastique restent un rempart de choix contre l’amnésie culturelle.
Un nouveau chapitre commence pour la préservation du jeu vidéo contre les géants. Cette fois, le grief brandi par l’ESA est technique et juridique. Selon le syndicat, Anbernic (et par extension d’autres fabricants de machines portables comme Miyoo ou Retroid Pocket) banalise et encourage le piratage en inondant le marché de consoles livrées avec des cartes mémoires bardées de milliers de jeux bafouant le droit d’auteur. Ces petites machines permettent de sortir de sa poche une console qui peut lire des jeux Game Boy, des jeux PS1 ou Super Nintendo en fonction de la puissance de la console, sans verser un centime aux ayants droit.
« Dans le secteur du jeu vidéo, les consoles plug-and-play et les appareils portables illicites constituent l’équivalent fonctionnel des « superfakes ». Ils peuvent ressembler à s’y méprendre à de l’électronique grand public légitime de grande diffusion… Pourtant, leur attrait commercial repose uniquement sur une carte mémoire dissimulée ou un lecteur interne chargé de centaines, de milliers, voire de dizaines de milliers de copies non autorisées de jeux protégés par le droit d’auteur. »
Sur le strict terrain légal, la position de l’ESA est inattaquable puisque la vente du matériel préchargé avec des ROMs commerciales s’apparente à de la véritable piraterie à grande échelle. Le syndicat évoque aussi des risques de logiciels malveillants, sans preuve visible pour Anbernic, et avance un milliard de dollars de pertes… pour un seul site de téléchargement, FitGirl.

Cependant, ce constat binaire relève aussi d’une malhonnêteté intellectuelle car si ces consoles cartonnent autant, ce n’est pas véritablement pour le goût de voler son prochain mais parce que l’industrie du jeu vidéo a totalement abdiqué face à son devoir de préservation.
Anbernic contre le piratage ou l’amnésie organisée des géants de l’industrie ?
Selon la Video Game History Foundation, plus de 80% des jeux vidéo classiques sortis avant 2010 sont aujourd’hui en danger critique d’extinction. Ils sont introuvables, hors de prix sur le marché de l’occasion spéculatif (qui achèterait un jeu vidéo à plus de 300 euros), ou simplement ignorés par des éditeurs incapables (ou refusant) de les rendre accessibles.
Entre la fermeture programmée des boutiques en ligne (comme les eShops de Nintendo ou le Playstation Store de la PS3 et de la PSVita) et l’explosion des jeux entièrement connectés qui peuvent voir ses serveurs solo et online se débrancher, à l’image du fiasco The Crew chez Ubisoft, la possession d’un jeu n’a plus aucun sens. L’industrie moderne semble innover un étrange concept du gaming jetable. On joue, on consomme et l’on jette le titre jusqu’à l’oublier avant de lancer le prochain sur la liste.
De ce fait, de nombreux jeux vidéo disparaissent jusqu’à ce que tout le monde les oublie. L’accès à la culture vidéoludique est devenu une location précaire, soumise au bon vouloir des actionnaires ou des collectionneurs voulant revendre des jeux rares à des prix astronomiquement stupides. On s’étonne toujours sur PS2 de voir des titres comme Michigan Report from Hell, Rule of Roses, Kuon ou Haunting Ground dépasser la centaine d’euros. Pire encore, pour prendre en exemple Rockstar Games, il est impossible de jouer à la version originale de GTA San Andreas de nos jours puisqu’elle a été supprimée pour la version cartoon et remaster de The GTA Trilogy.

Face à ce vide sidéral, qu’ont proposé récemment les fabricants ? Des abonnements mensuels hors de prix avec des catalogues au compte-gouttes et des remasters facturés au prix fort. On comprend aisément qu’il s’agit de l’offre et de la demande du jeu vidéo, mais cela nuit gravement à la préservation. Aucun éditeur ne devrait renoncer, ou cacher son héritage et devrait le laisser accessible à tous, à petit prix.
Surtout, il est bon de rappeler que les consoles Anbernic (et autres modèles) sont avant tout des consoles rétrogaming et n’ont pas la puissance nécessaire pour lire des jeux des générations actuelles. Quand un joueur achète une console comme celle-ci, ce n’est absolument pas pour léser un studio indépendant mais bien pour découvrir ou redécouvrir des titres joués ou oubliés de nos jours. Cela permet le droit de faire vivre des œuvres que les éditeurs eux-mêmes ont abandonnées au fond d’un carton.
De plus, il convient de rappeler que télécharger un jeu sur une Anbernic dont on dispose du jeu original chez soi est totalement légal, tout comme le fait de posséder une console d’émulation. Toutefois, précisons que la lutte contre les ROMs ne date pas d’hier. L’année dernière, en Italie, la police financière a mené une intervention au domicile du créateur de contenu Francesco Salicini (Once Were Nerd). Visé par une enquête liée à la promotion et la démonstration de matériel contenant des œuvres sous droit d’auteur, le vidéaste s’est exposé à des poursuites pénales. Un exemple parmi d’autres.
Reste une zone d’ombre que le dossier ne lève pas. Une carte microSD dans la boîte n’a rien de suspect en soi car elle contient le système de la console. L’ESA affirme que ces appareils sont régulièrement proposés ou expédiés avec des milliers de jeux sous droit d’auteur, mais ne dit jamais qui les ajoute : le fabricant, ou des revendeurs tiers ? Sur son site internet, aucune preuve propre n’est produite (ni capture, ni achat test).
Comment rejouer à des vieux classiques ?
Traiter les machines Anbernic de superfakes en les comparant aux imitations de sacs de luxe ressemble à une hypocrisie abyssale. Un sac de contrefaçon ne sert essentiellement qu’à afficher un faux statut social. Une console rétro portable, elle, remplit une fonction que l’industrie refuse d’assumer : celle de maintenir vivants des pans entiers de l’histoire de l’art interactif.
Le cinéma a ses cinémathèques nationales et ses Blu-ray de zone toutes régions. La littérature a le domaine public et les bibliothèques. Le jeu vidéo, lui, n’a que sa communauté, des passionnés et des émulateurs qui fournissent l’outil matériel permettant à un gamin de 2026 de comprendre d’où vient Metal Gear Solid ou Chrono Trigger.
En voulant scalper Anbernic et rayer ces machines des circuits de distribution américains, l’ESA ne protège pas la création mais pourrait devenir le complice de l’inaccessibilité du jeu vidéo.
Certes, il existe d’autres systèmes légaux comme l’Analogue Pocket ou les superbes consoles d’Evercade, dont les éditeurs récupèrent les droits des jeux originaux, créant des cartouches compilant plusieurs titres comme Tomb Raider, James Pond, Another World ou les classiques de la Neo-Geo. Les consoles Super Pocket ou de salon d’Evercade disposent de plus d’une centaine de titres et les rallongent régulièrement bien que certains droits sont encore très compliqués à obtenir. Ainsi, certaines propositions trouvables sur Anbernic reste une bonne idée.

L’offensive de l’ESA contre Anbernic n’est pas sans rappeler les législations nationales sur le droit d’auteur et la réalité du commerce mondial. Si la commercialisation de ces machines s’opère en toute légalité apparente sur son territoire d’origine, car le copyright fonctionne très différemment, leur exportation vers l’Occident les expose de plein fouet aux réglementations internationales. Cette pression pour les inscrire sur la liste noire des marchés notoires n’est d’ailleurs pas sans rappeler les restrictions de marché subies par d’autres marques à l’international, illustrant la difficulté chronique à concilier la circulation du hardware, la protection des éditeurs et les exigences de la régulation américaine.
Bien évidemment que nous n’encourageons pas le piratage du jeu vidéo mais rendre illégale des consoles d’émulation est encore un risque de cacher le passé. Le jour où les éditeurs accepteront de créer une véritable archive universelle, légale et accessible pour tous les jeux de l’histoire, la question de l’émulation commerciale se posera différemment. En attendant, tant que l’industrie préfère effacer son propre passé pour mieux nous revendre un présent, les consoles comme Retroid Pocket ou Anbernic resteront Des gardiens de notre mémoire.
Vous pouvez retrouver l’intégralité du dossier de demande d’interdiction des Anbernic sur ce lien.



